Histoires d’expressions 2

Il y a quelque temps, je vous ai présenté un billet racontant l’histoire parfois amusante ou surprenante d’expressions françaises courantes.

Je récidive aujourd’hui avec une deuxième chronique historique, pour laquelle j’ai choisi deux expressions connues de la majorité des locuteurs francophones, soit un ours mal léché et s’en ficher comme de l’an 40, puis une locution typiquement québécoise : se faire passer un sapin.

Alors, avez-vous déjà votre petite idée sur le sens et la provenance de ces expressions ?

Un ours mal léché

Cette expression, qui daterait du 16ou 17e siècle, est utilisée encore aujourd’hui pour désigner une personne rustre, mal élevée ou qui s’intègre mal à la société.

À la naissance d’un ourson, l’ourse a l’habitude de lécher longuement son petit afin de le nettoyer et de stimuler son transit intestinal. Nos ancêtres ont interprété ce comportement de façon quelque peu erronée : ils croyaient que l’ourson n’était pas complètement formé à la naissance et que l’ourse le léchait pour le « modeler » correctement. Cette croyance est d’ailleurs attestée par cette savoureuse citation de François Rabelais dans Pantagruel, publié en 1532 : « Comme un ours naissant, il n’a ni pieds ni mains, poil, peau ni tête; ce n’est qu’une pièce de chair rude et informe. L’ourse, à force de lécher, la met en perfection des membres. »

À l’origine, l’expression désignait donc un homme au physique grossier, donc « inachevé ». L’expression a peu a peu dévié vers le sens plus figuré que l’on connaît aujourd’hui.

S’en ficher (ou s’en moquer, s’en foutre) comme de l’an 40

Il m’arrive parfois d’utiliser cette expression lorsque je me fiche royalement de quelque chose. Mais que s’est-il donc passé de si insignifiant en l’an 40 ? Et puis d’abord, de quel an 40 parle-t-on ? La réponse n’est pas évidente : même parmi les lexicographes, on ne s’entend pas sur la véritable origine de cette expression. Voici quelques-unes des principales hypothèses qui ont été avancées.

La première hypothèse nous fait remonter au Moyen-Âge, au temps des croisades religieuses en Terre Sainte. Les chevaliers chrétiens, qui entretenaient malheureusement quelques préjugés à l’égard des peuples musulmans qu’ils combattaient, utilisaient une expression phonologiquement proche de celle qui nous intéresse : s’en moquer comme de l’AlcoranAlcoran étant à l’époque le mot populaire pour désigner le Coran. L’expression actuelle pourrait donc provenir de la déformation de cette locution ancienne – fort heureusement, son sens péjoratif se sera perdu en chemin !

Une autre possibilité serait liée à un roman de Louis-Sébastien Mercier publié juste avant la Révolution française, en 1771, et qui a récolté un certain succès. L’An 2440, rêve s’il en fût jamais décrivait une société juste et idéale, libérée de l’exploitation des masses par les élites. L’expression pourrait découler d’un certain sarcasme de la part des gens du peuple face à cette utopie qui leur semblait lointaine et peu réaliste.

Par ailleurs, certaines sources affirment qu’à l’aube de l’année 1740, de sombres prophéties auraient annoncé des événements catastrophiques, voire la fin du monde (quoi, ce n’est pas en 2012 ?). Évidemment, rien de particulièrement terrible ne s’est produit, de sorte que l’expression pourrait traduire une moquerie à propos de ces fausses prédictions.

Enfin, une dernière hypothèse, un peu tirée par les cheveux celle-là, voudrait que cette expression ait été créée ou reprise sous la Révolution française par des royaliste ou contre-révolutionnaires qui ne croyaient pas que la nouvelle République durerait bien longtemps. On n’explique toutefois pas pourquoi on aurait choisi précisément le chiffre 40, qui ne signifiait rien de particulier à cet égard. Dans la même veine, certains avancent qu’il pourrait aussi s’agir d’une plaisanterie par rapport à l’âge que n’aurait jamais le roi Louis XVI, qui a été guillotiné à 39 ans lors de cette même Révolution…

Plusieurs explications possibles, donc, pour une expression en apparence toute simple. Quelle est celle qui vous semble la plus plausible ?

Se faire passer un sapin

Lorsqu’un Québécois se fait rouler ou berner, il dit parfois qu’il s’est fait passer un sapin. Savez-vous pourquoi ?

Cette expression tire son origine de l’industrie forestière, historiquement très importante au Québec. Lorsqu’on se procure du bois, on recherche évidemment les essences de bonne qualité, comme le pin ou l’épinette. Or, quelques marchands véreux tentaient parfois de passer en douce au travers de leur marchandise quelques planches de sapin baumier, traditionnellement utilisé comme arbre de Noël mais dont les qualités sont moindres. Ainsi, les acheteurs qui se « faisaient passer un sapin » sans s’en apercevoir se retrouvaient avec des produits de piètre qualité payés au prix fort…

Sur ce, il me reste à vous redonner rendez-vous prochainement pour de nouvelles histoires d’expressions. D’ici là, n’hésitez pas à me faire part de vos suggestions d’expressions à décrypter !

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3 réponses à Histoires d’expressions 2

  1. Ping : Histoire d’expressions… la suite ! - Blogue Ikonet | Blogue Ikonet

  2. Ping : Histoire d'expressions 4

  3. superman dit :

    tres bien continué comme cela

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